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Karoshi - Animal Laborans

Extraits de notes de recherche 2015

Collaborations phases de recherche

Matthias Youchenko, philosophe

Christophe Massot, sociologue

German Jauregui, danseur chorégraphe

Michaël Allibert, danseur chorégraphe

Un contexte de compagnie en 2013,

Lorsque nous avons entendu parler des Karoshi au Japon durant la période de travail de la création précédente Rues Intérieures, ça a tout de suite fait écho en nous. Nous étions surement loin des Karoshi, mais probablement pas très loin du burn out !

Aux enchainements des périodes de résidences de deux projets de création simultanées, aux ateliers, à notre pratique personnelle, au fait de ne pas avoir fini la première création et se dire qu’il fallait déjà réfléchir à une nouvelle idée, un nouveau projet, cette émission de radio qui présentait ces hommes qui meurent d’épuisement offrait une mise en abîme de nos états respectifs et de la situation de compagnie ; une alerte en quelque sorte !

De la même manière que dans Rues Intérieures (2014), la situation de ces corps en état précaire résonnait en nous profondément, les Karoshi, qui interrogent également sur la place du corps au sein de la société, apparaissaient comme une porte d’entrée logique de notre prochain travail. Il est de plus en plus évident que les états et situations extrêmes nous soient de plus en plus familiers, actuels. 

La statut d’exilé intérieur en état précaire et ce que l’anthropologue Michel Agier nomme les Hommes Frontières, que nous avons tenté d’explorer dans Rues Intérieures, sont bien plus proche de nous qu’on ne l’imagine, preuve en est les actualités de ces derniers mois... De la même manière, les Karoshi ne concernent pas que les japonais et leur culture ; nous avons aussi nos exemples (France Telecom, Renault, Orange..) et nous avons vu récemment que la question de la législation du burn out se posait, et maintenant nous avons tous un avis sur la question. Cela interroge et doit questionner notre rapport au travail et cette idéologie du labeur et, de fait, interroge notre rapport à la vie. Christophe Massot définit le rôle du sociologue dans le fait de remettre de la poétique dans leur réflexion (liée ici au travail). En tant que compagnie, il s’agit probablement de ça : réinsérer de la poétique artistique à ces réflexions, une mise en abîme de ce qui nous touche directement, aujourd’hui. Se placer en quelque sorte comme témoin et acteur, poser un regard et prendre position....

Processus initié sur la création précédente, la recherche est un temps qui veut laisser la place à l’expérimentation, à la maturation de certaines notions (liées à la documentation, aux lectures, aux rencontres...). Il s’agit d’expérimenter des matières (plastiques, scénographiques, corporelles....) qui seront la base d’un second temps d’écriture et de création à proprement parler. Cette thématique liée au travail, à notre société, à notre rapport au monde a ouvert plusieurs champs d’exploration. À notre rapport intime et instinctif à ce sujet, se sont ajoutés bon nombre de notions, idées, réflexions développées (dont quelques unes ci dessus) par autant de sociologues, théoriciens, philosophes, essayiste, écrivain que nous ne pouvions occulter et comment celles ci peuvent prendre corps sur un plateau.

A noter qu’Allister Sinclair et Fred Pinault, plasticiens sonores et lumières, ont été présents dès les premiers jours de résidence. Pour chaque notion, exploration et consigne données aux interprètes, eux même les intégraient à leur programmation, à la mise en espace dans un travail commun au plateau.

Karoshi et Burn out

L’origine de ce projet vient des Karoshi au Japon qui désignent les personnes qui meurent soudainement d’épuisement au travail, par crise cardiaque, par suicide...C’est une maladie reconnue et définie depuis les années 80. Dans notre société, l’équivalence des Karoshi, qui pourrait être le burn out (non reconnu) est plus souvent confondu avec une forme avancée de dépression et ce, peu importe ce qui arrive ensuite (France Télécom, Renault...) Le burn out arriverait lorsqu’on se rend compte soudainement de l’impossibilité de la tache à accomplir, face à une demande trop grande, souvent absurde, qui répond à une logique non pas humaine, mais économique, chiffrée, théorique.

Passant par plusieurs phases, le burn out est un incendie intérieur qui amène à une dépersonnalisation de soi, à s’étranger soi même.



Le travail : une idéologie du labeur

Aujourd’hui, l’idéologie liée au travail sous entend plus facilement que travailler dur pour « gagner sa vie » serait « la vie » ; Mais alors où place t-on donc le non productif, le poète ? La norme voudrait que nous soyons tous conditionnés à la nécessité des besoins de la vie, à travailler, à faire, à produire tout en étant surveillé, hiérarchisé, contrôlé et ce, dans une tension permanente. Une des conséquences possibles lorsque les gens sont fatigués et épuisés, c’est que des évènements ou discours nauséabonds ou « décomplexés » s’installent doucement sans réaction de notre part car trop épuisés par nos problèmes personnels. Ces discours deviennent insidieusement la norme, creusant toujours un peu plus le fossé entre les différentes strates de la société.

Nous faisons un parallèle sur la vision assez populaire du statut de l’intermittent du spectacle qui est pointé du doigt pour être à la fois indemnisé par le régime de l’assurance chômage, et disposer de temps pour sa pratique, réflexion, création ; idée que nous pouvons tous évidemment comprendre comme idéologiquement à contre courant, même si d’autres réfléchissent à la mise en place de journées de 6h, à un salaire universel...


La transe, le rite funéraire

Le travail sur la pièce Karoshi - Animal Laborans est sous-tendu par 3 notions : épuisement, résistance, conditionnement et entretient un rapport étroit avec la mort et l’expression de la limite. Qu’est ce qui constitue sa propre limite, son point de rupture. Chacun vit cela de manière forcément subjective, personnelle et donc : quel serait notre karoshi ?


De cette idée, la transe pourrait correspondre à une définition : rythme imposé, mouvement répété, longueur de l’exercice, le corps lâche et passe à un autre état. Il s’étrange de lui même. C’est une recherche de la répétition pour accéder à un autre état, on conditionne le corps, pour l’emmener ailleurs.

De même pour le rite funéraire, où par exemple au Mexique, lors du Jour des Morts, chacun crée un autel à l’image d’un défunt, créant une passerelle entre monde vivant et le monde des morts.

« Faire les gestes des morts, mourir à nouveau, faire revivre encore une fois, dans sa totalité...Faire renaitre les ruines du corps, chercher la vie, pousser un cri sans voix ».

Lean Management ou l’optimisation et l’épuisement du salarié

Selon Foucault dans Surveiller et punir, nous aurions petit à petit mis en place plusieurs formes de conditionnement idéologiques, (réflexion sur l’architecture des prisons, des hôpitaux, expérimentation chez les militaires, dans les écoles...) instaurant insidieusement un contrôle disciplinaire, hiérarchique, dans le but d’obtenir des corps dociles, obéissants, interchangeables, contrôlés et permettant des économies de temps et de gestes... « Un corps discipliné est le soutien d’un geste efficace...Il s’agit d’extraire du temps, toujours d’avantage de forces utiles. Ce qui signifie qu’il faut chercher à intensifier l’usage du moindre instant, comme si le temps, dans son fractionnement même, était inépuisable ;.. ». C’est peut être ce qui est à la base que ce qu’on appelle le LEAN management, instauré pour la première fois dans l’usine Toyota au Japon (où sont « nés » les premiers Karoshi). Comment optimiser, conditionner la production grâce à 7 règles visant à réduire 7 gaspillages (les Mudas) dont celui qui nous intéresse est l’économie du mouvement, du geste ? C’est également l’idée que si le salarié prend part à l’amélioration, disons plutôt, à l’optimisation de l’entreprise, qu’il se sente concerné, alors automatiquement il y aurait un gain de productivité profitable à tous. Partant d’une bonne intention, mais contraint de répondre à une logique productiviste, économique, de croissance et de profits toujours plus grands, il se crée un fossé avec le monde vivant des travailleurs. Ce qui paraît optimisable et inépuisable théoriquement, est beaucoup moins adapté sur le vivant. Bertrand Ogilvie, dans l’Homme jetable, redéfini l’homme - travailleur de nos sociétés comme étant devenu une marchandise interchangeable et jetable comme une autre.


Les danses de fête

Du travail labeur, se place non loin l’idée de la fête, du bonheur et indirectement la création artistique et le rôle/positionnement/choix de compagnie....Les danses de fêtes populaires récupérées, marchandisées et capitalisées à l’image des danses de l’été comme une certaine forme de conditionnement au bonheur, d’espace possible mais cadré, balisé malgré tout. 



Proverbes

À cœur vaillant rien n’est impossible


95% de travail, 5% de talent


Qui sème en pleurs, recueille en heures


Ne remettez jamais à demain ce que vous pouvez faire le jour même


Aide toi, le ciel t’aidera


Paris appartient à ceux qui se lèvent tôt 

Chez les Grecs, les esclaves sont ceux qui travaillent

« Dans l’Antiquité, les Grecs commencèrent à classer les occupations d’après les efforts qu’elles exigeaient, de sorte qu’Aristote mit au rang le plus bas celles du Travail, occupation « où le corps est le plus déformé », et faisaient donc appel à des esclaves (les Banausoi). Travailler était considéré comme étant l’asservissement à la nécessité et aux besoins de la vie, et ils ne pouvaient s’y soustraire qu’en soumettant des esclaves. Ils ne considéraient pas l’esclave comme humain uniquement parce qu’il était soumis à la nécessité et besoins de la vie. Il ne niait pas que l’esclave fût capable d’être humain, mais refusaient de donner le nom d’homme aux membres de l’espèce humaine tant qu’ils étaient soumis à la nécessité, statut qu’ils partagent au même rang que les animaux domestiques ». Hannah Arendt -Condition de l’Homme Moderne

Donc, ceux qui travaillaient à la nécessité, pour les besoins quotidiens de la vie (manger, se vêtir, se loger...) étaient considérés comme esclaves et ce statut disparaissait automatiquement dès que ce n’était plus le cas. Donc les Grecs libérés des taches serviles de la vie, plaçaient eux leur intérêt principal dans l’Oeuvre, dans la place publique, la Polis, la réflexion, la philosophie...


Le fatigué ne peut plus réaliser mais l’épuisé ne peut plus possibiliser » Deleuze dans L’épuisé).

Le fatigué se situe dans une recherche sur la fatigue physique, la physicalité, l’énergie, jusqu’à en éprouver sa propre limite, jusqu’à ne plus pouvoir faire (corps fatigués, empêchés, entravés dans leur mouvement, le souffle, l’endurance...). La limite de notre corps et de notre territoire, lorsque le corps dit stop et ne peut plus faire ; limite singulière à chacun.

L’épuisé, en ce sens d’épuiser les sons, les gestes, la parole, l’espace, pour les vider de leur sens et pour que peut être apparaissent des failles, des trous des déchirures voire de nouveaux langages.

L’épuisement selon Deleuze serait : « combiner l’ensemble des variables d’une situation, à condition de renoncer à tout ordre de préférence, à toute organisation de but, à toute signification ».

Ce qui nous a intéressé ici est d’utiliser les sons, les gestes, la parole et les vider de leur sens. Il ne s’agit donc plus de jouer d’un instrument pour faire de la musique, parler pour dire quelque chose, faire des mouvements pour danser mais utiliser le possible des sons, des gestes, des paroles sans forcément y trouver une réalisation.

L’idée de s’épuiser littéralement en cela même de continuer, jusqu'à l’oubli d’un évènement initial dont on ne peut se souvenir mais que l’on peut tout juste reproduire et répéter.


Cette même répétition qui prépare comme dit Freud, à réduire l’intensité d’un choc potentiel et à venir.



Épuiser les espaces

Nous avons poussé l’expérimentation dans l’épuisement des orientations des différents espaces des lieux de résidences (espace circulaire à l’Entre-Pont, espace frontal/chaque interprète son couloir à Montévidéo, quadri frontal au Transformateur....) avec cette phrase :

« Épuiser l’espace, c’est en exténuer la potentialité, en rendant toute rencontre impossible... " : 

-> sur la durée (3h de sortie de résidence à Montévidéo, série de 2 à 4h d’improvisation au Transformateur) ;

-> sur la superposition de consignes corporelles, en plaçant les corps en surcharge cognitive...

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